COUSINES : THE MOVIE
 
 
L’une est une écolière studieuse, l’autre « se défend avec son cul », comme dirait le Momo de La vie devant soi. L’une est rejetée par la famille de sa mère et se retrouve à la rue quand elle perd, avec son père, le chèque mensuel de sa pension. L’autre est méprisée par les bien-pensants, au premier rang desquels on trouve ceux-là mêmes qui, tant qu’ils ne sont pas encore admis dans son lit, et pour y arriver plus sûrement, lui parlent le langage des sentiments, la main sur le cœur ; désir compulsif d’appropriation, voire de spoliation, sous couvert d’amour. La femme entretenue, courtisane au grand cœur (voir Alexandre Dumas fils, « A propos de la Dame aux camélias »), fleur bleue en dépit des apparences, sera la seule à tendre la main à l’orpheline aux abois. Elle se sait perdue (« M-chire ! » ; en effet, qui voudra d’elle pour femme ou pour être la mère de ses enfants ?) Mais elle se donne pour mission d’épargner à celle qui est devenue sa « cousine » les erreurs et indignités de son propre parcours. Celle-ci, de son côté, après avoir en vain sollicité l’aide de tous les « protecteurs » de son amie gravement malade – y compris un certain Bertrand Aristide, si mes sens ne m’ont pas abusé –, louera son corps, malgré sa profonde répugnance à le faire, pour payer l’opération nécessaire à sa survie.
Pas de doute. La société décrite est bien la nôtre. Impitoyable envers les plus faibles, en l’occurrence, ces femmes privées d’appui familial devant qui toutes les perspectives d’un emploi décent se dérobent. Avec une cruauté présente même dans les jeux de société – par exemple, dans la scène de la partie de dominos bwa nan zorèy –, comme l’a remarqué l’amie qui m’accompagnait. Avec des rapports de pouvoir qui s’expriment crûment, comme dans la scène où ce haut-gradé de la police annonce son retour « non négociable » pour la nuit. Une société impitoyable donc, mais empreinte aussi de générosité... de la part des plus humbles. Jessica consent un énorme sacrifice pour sauver celle qui l’a recueillie. Les deux hommes véritablement amoureux des deux « cousines » – la seule fleur qui pousse sur le fumier au milieu duquel elles vivent, pour reprendre une des répliques du film –, surmonteront leur peine et leurs doutes. Tout comme El Caucho (L’espace d’un cillement) et Armand (La dame aux camélias), ils auront compris qu’on « Peut être passée par / Onze mille verges, / Et demeurer vierge... » (G. Brassens, Chansonnette à celle qui reste pucelle). Car la prostitution du corps n’est rien quand on la compare à celle du cœur ou de l’esprit. Et qui peut prétendre n’avoir jamais failli ? 
Un film à petit budget, certes (peut-être est-ce la raison pour laquelle le réalisateur-scénariste, Richard Sénécal, a aussi dirigé la photographie et le montage). Mais un film qui tient la route. Le scénario est convaincant. Les dialogues, souvent percutants et justes, ont, à plusieurs reprises, soulevé l’enthousiasme du public haïtien, qui remplissait la salle aux trois-quarts. Les nombreux clins d’œil à la vie quotidienne – chauffeur de taxi demandant de fermer la portière avec précaution, partie de dominos avec « chien »... – lui apportent une touche d’authenticité. 
Présent à la projection, Wilkenson Bruna, le producteur, a évoqué les tribulations ayant marqué la réalisation du film et sa présentation au festival. Avec une distribution mondiale dominée par les majors de Hollywood et un marché local rachitique rendu quasi inexistant par l’insécurité, il faut une énorme dose de foi et d’optimisme pour se lancer dans l’aventure du cinéma dans un pays comme Haïti. Cette aventure est pourtant nécessaire, voire indispensable, car une société humaine n’est pas viable à terme sans un cinéma qui lui soit propre... pas plus que sans sa propre littérature. Soyons donc gré à tous ceux qui ont contribué à la réalisation de Cousines : un divertissement de bonne qualité, à la fois sensible et intelligent, qui augure bien de l’avenir.
Montréal, le 28 août 2006.
* L’auteur est écrivain et professeur de mathématiques a l’Université.

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Friday, September 8, 2006
Cousines, de Richard Sénécal, au 30e Festival des films du monde (Montréal, 27 août 2006).
 Par Jean-Marie Bourjolly